L’édition d’un recueil de poèmes est-elle le meilleur véhicule de diffusion pour la poésie ?
La poésie est un genre littéraire aussi ancien que la littérature elle-même. Elle prend son origine dans la tradition orale et, par le fait même, elle précède l'écrit. On comprend aisément que son importance ne saurait être mise en doute. Certes, la poésie a beaucoup évolué depuis ses débuts. Des vers codifiés nous sommes passés aux vers libres dont la rime est souvent absente. Cette poésie-là a ses poètes, ses lecteurs, ses moyens de diffusion grâce à quelques maisons d’édition spécialisées qui subsistent tant bien que mal malgré les difficultés — financières, entre autres choses.
Mais il y a aussi la poésie qui se retrouve dans la vie quotidienne des gens par le moyen de la chanson. Certes, d’aucuns prétendent qu’il s’agit d’un genre mineur. N'empêche que ces airs qu'on écoute chaque jour à la radio au point de les connaître par cœur imprègnent notre quotidien. Et quand plus tard, on se remémore les événements qui ont marqué notre vie, on se rend compte que souvent des chansons sont associées à chacun d’eux, chansons qui servent d’ailleurs de déclencheur au processus mémoriel. Personnellement, je ne peux écouter My love de Paul McCartney sans me retrouver dans cette petite pièce d'une maison de Longueuil avec mon ami Pierre Serge, qui n'avait peut-être pas seize ans, chacun collé à une jeune fille, frustré de ne pouvoir aller plus loin dans nos caresses parce que la mère ou le père de l'une d'elles pouvait surgir à tout moment, avec un plateau contenant des boissons fraîches et des biscuits secs. Et ce n'est qu'un exemple parmi des centaines d'autres… et je suis convaincu que vous en avez autant, de ces souvenirs évoqués par une chanson, sinon plus, que moi…
La poésie, donc, n'est pas un genre littéraire moribond, loin de là. La chanson en est son expression la plus populaire. Car qu'écoutent donc tous ces gens dans leurs oreillettes sur leurs smartphones ? Des chansons, donc de la poésie versifiée. Certes, on peut douter de leur qualité mais, à l'instar des romans, voire des films, cette qualité est parfois bonne, parfois mauvaise. Rappelons aussi que, comme le chantait Léo Ferré, la poésie est destinée à être écoutée, beaucoup plus qu'à être lue. D'où la présence de nombreux festivals de poésie au Québec, dont celui de Trois-Rivières est le plus connu. Et un peu partout, dans certains cafés, des soirées de poésie sont organisées, comme quoi ce genre littéraire s'avère vivant, dynamique, beaucoup plus que la littérature qui n'a droit qu'à une ou deux chroniques dans un journal et à une émission de radio diffusée en après-midi, heure de moindre écoute.
Pendant longtemps, chez ÉLP éditeur, nous étions un des seuls éditeurs 100% numériques qui publiait de la poésie. À l'exception du magnifique recueil de Thierry Cabot, La Blessure des Mots, nous n'en vendions pas beaucoup, mais certains membres de notre équipe tenaient la poésie en haute estime et n'hésitaient pas à investir de leur temps pour continuer à en éditer. Pourquoi pas ? Après tout, chez ÉLP éditeur, l'argent n'était pas notre motivation première, du moins tant que nos dépenses demeuraient limitées. Nous vendions des ebooks, pas des panneaux solaires.
Personnellement, je ne partageais pas toujours l’enthousiasme des mes collègues pour ce genre littéraire. Bien entendu, je n'avais rien contre le fait de publier des recueils de poèmes, mais je doutais que le livre, même sous la forme d’un ebook, s'avérait le meilleur véhicule à cette forme de création littéraire qui a traversé les siècles. Et je le pense toujours aujourd'hui.
À mon humble point de vue, j'estime sincèrement que le blogue, notamment le blogbook, s'avère un véhicule beaucoup plus adapté à la lecture des poèmes en notre siècle technologique. Imaginez un projet de recueil qui prendrait la forme d'un blogbook sur lequel le poète publie un poème par semaine. Cela n'empêcherait pas de publier le recueil une fois la première phase terminée, mais cette publication constituerait le résultat du processus de création et de diffusion, son aboutissement, et non un moyen de diffusion privilégié. Imaginez un poète qui réussirait à fidéliser un certain nombre de lecteurs au fil des semaines. Cela lui ferait 104 poèmes en deux ans, donc un recueil. D'année en année, le poète construirait son œuvre et, au bout du compte, risquerait d'être beaucoup plus lu que s'il publiait au préalable un recueil, ouvrage qu’il vendrait sans doute à quelques exemplaires dans les trois premiers mois avant qu’il ne tombe dans l’oubli.
À quand remonte la dernière fois que vous vous êtes procuré un recueil de poèmes ? La poésie subsiste davantage par ses classiques — Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Hugo, Nelligan — que par son activité éditoriale au 21e siècle.
Non, plus je réfléchis à la question, plus je crois que le blogue constitue le meilleur véhicule pour la poésie, un moyen adapté au temps présent et qui remet à l'avant-scène un genre littéraire qui n’est pas prêt de s’éteindre.
Daniel Ducharme : billet no 16 - 2026-06-19