Le vendredi

Laide et méchante

Vous avez, sans être un gros joueur, j'achète une fois par semaine — parfois deux, je l'avoue — un billet de loterie. Je me doute bien que je ne gagnerai pas le gros lot, même s'il m'arrive de gagner des petites sommes, à peine suffisantes pour rembourser mon « investissement » de départ. On peut considérer cela comme une forme mineure d'addiction. Je ne suis pas idiot, pas tout à fait, en tout cas, et je suis conscient que, en achetant ces billets de loterie, je m'offre plutôt une tranche de rêve. Que voulez-vous que je vous dise ? J'ai besoin de rêver, comme tout un chacun. Chaque billet, bien plié et rangé dans mon portefeuille, correspond à la possibilité, si infime soit-elle, de devenir millionnaire… C'est plus fort que moi : il me faut ces billets pour alimenter ces rêves de richesse.

Ces billets de loterie, je me les procure au centre commercial de mon quartier, là où se trouve, au milieu de l'allée centrale, un kiosque de Loto-Québec. Depuis quelque temps, une nouvelle employée a fait son apparition derrière le guichet du cubicule. Une femme, dans la trentaine, qui n'a pas été gâtée par la nature. En fait, elle est franchement laide, même si je peine à le dire. Mais en plus de cette laideur, elle se conduit avec impertinence, respectant à peine les clients, faisant même montre de méchanceté envers certains d'entre eux. Même à moi elle se permet de me donner des leçons, comme si j'étais un vieux sénile. Vieux, je le suis, aucune doute là-dessus, mais je ne suis pas sénile, du moins pas encore — que Dieu, dans son infinie bonté, m'accorde quelques années avant que je ne sombre dans l'abîme du rêve, comme l'écrit Émile Nelligan.

Je vous disais donc que cette femme était méchante. Ce matin, par exemple, alors que je faisais la queue pour me procurer un billet de loterie, elle s'est pratiquement moquée d'une personne âgée en fauteuil roulant. Pendant qu'elle parlait, elle le regardait à peine, arquant les sourcils, montrant ainsi des signes d'impatience, voire d'agacement. Quand est venu mon tour de me faire servir, elle m'a dit que ce vieux monsieur s'exprimait en bavant et qu'elle n'avait strictement rien compris à ses propos et ce, en rigolant comme s'il s'agissait d'une bonne blague. Pourquoi m'a-t-elle dit ça de façon si méprisante, à moi qui suis aussi un vieil homme ? Je ne sais pas. Mais il me semble que, quand on a l'apparence d'une boursouflure affublée d'une crinière rouge, apparence qui n'est pas sans rappeler une grosse carotte empaquetée dans un sac naturellement imparfait de chez Maxi, on devrait au moins faire montre de gentillesse, à tout le moins d'une certaine réserve. Dans ma vie, j'ai connu des gens disgracieux, mais souvent cette laideur s'estompait après une conversation, sans doute parce que l'humain ressortait de ces personnes. Mais chez cette dame, rien de tout cela. Méchante, prétentieuse, présomptueuse, un esprit tordu dans un corps ingrat. J'ai rarement vu ça.

Au kiosque, en prenant mon billet de loterie, je lui ai dit gentiment que certaines personnes âgées ressentaient le besoin de socialiser, de parler avec les gens qu'elles rencontrent pendant le parcours de leur quotidien. Il suffit de les écouter, c'est tout. Ainsi, ce fut mon tour de lui faire la leçon.

Elle m'a regardé sans rien dire avec ses petits yeux perçants d'une couleur indéfinissable. Puis elle m'a tendu mon billet, en me disant :

— N'oubliez pas de le signer, hein ? Sinon, ça compliquera les choses si vous gagnez une grosse somme… Ah ! Ah ! Ah !

Ce rire grossier qu'elle n'a pu s'empêcher d'échapper, exprimant hors de tout doute que mes chances de gagner à la loterie s'avéraient pratiquement inexistantes, portant ainsi atteinte à mes rêves...

Grosse torche, me dis-je in petto, surpris moi-même par ma vulgarité — toute intérieure, cependant…


Daniel Ducharme : Billet no 15 - 2026-06-12

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