La fin d'ÉLP éditeur
Ne me demandez pas ce que j'ai fait au cours des quatre derniers mois, car je me suis livré à une triste besogne : le démantèlement d'ÉLP éditeur. Pour ce faire, j'ai commencé par écrire à chacun des auteurs ayant publié des ouvrages depuis 2011, qu'ils soient actifs ou inactifs. Cela représente plus de quarante personnes pour cent trente-quatre ouvrages. Certains n'ont pu être rejoints, d'autres sont morts, mais j'ai pu échanger par écrit avec la majorité d'entre eux. La tristesse, la déception, parfois même le désarroi, étaient au rendez-vous. Pour les auteurs dont les ouvrages ont été publiés après 2022, j'ai entrepris de les accompagner vers des plateformes d'autoédition. Certains vont tenter leur chance auprès d'autres maisons d'édition.

Ensuite, j'ai supprimé le blog d'ÉLP, le magazine comme nous l'appelions et qui, en 2013, a remplacé le premier site web Écouter Lire Penser, fondé en 2005. Mine de rien, ça représente vingt-et-une années d'activité, d'implication personnelle, pendant lesquelles nous nous sommes donnés sans compter, d'abord avec René Girard et Pierre Rivet, ensuite avec Paul Laurendeau et Olivier Caro (Edgar Allan Berger), puis enfin avec Aline Jeannet, Carolle Gagné et Perrine Andrieux. Tous ces gens ont été impliqués à un moment donné ou à un autre de leur vie. Qu'ils soient tous remerciés, ces compagnons et ces compagnes de route.
Le blogue — devenu en 2013 Écrire Lire Penser — a été supprimé, donc, de même que le compte Wordpress ouvert au nom d'ÉLP. J'ai également supprimé la page Facebook d'ÉLP et ce, après des mois de tentatives… Il fallait demander à l'IA, et non à Facebook. On dira bien ce qu'on voudra, mais il y a des côtés pratiques à cette technologie. Même chose pour le compte Twitter, devenu X comme chacun sait, que nous laissons s'éteindre… Enfin, après avoir retiré de la vente tous les ouvrages publiés des plateformes Immatériel (pour le numérique) et Kindle Direct Publishing (pour le papier), il me restait à supprimer le site d'ÉLP éditeur. C'est également chose faite.
Voilà, le démantèlement d'ÉLP est accompli. Dorénavant, je serai plus libre de mon temps, ayant un poids en moins sur mes frêles épaules. Paul Laurendeau était un géant ; sans lui, l'aventure n'avait plus la même couleur. Après sa mort au printemps 2025, Olivier Caro et moi, nous nous sommes retrouvés un peu penauds. Le cœur n'y était plus et, l'âge nous rattrapant, la décision allait de soi.
Longtemps nous avons cru en ce que nous faisions. L'édition 100% numérique, à nos yeux, représentait un formidable moyen de créativité littéraire. Enthousiastes, nous n'hésitions pas à nous donner à fond à cette activité éditoriale. D'ailleurs, dans un billet — intitulé Croire à ce qu'on fait — mise en ligne sur le site d'ÉLP en septembre 2012, j'écrivais :
À cette occasion, je souhaite m’entretenir avec vous aujourd’hui de l’édition numérique et des difficultés que doivent surmonter les éditeurs numériques — je parle ici des pure players, pas des éditeurs traditionnels largement subventionnés qui érigent une barrière protectrice autour de leurs privilèges. La première difficulté consiste à travailler dans le silence des médias. Les médias, c’est comme s’ils étaient en cheville avec l’industrie de l’édition. De l’édition numérique, ils font comme si cela n’existait pas. Par contre, on rédige un article au complet pour souligner la naissance d’une maison traditionnelle, comme aujourd’hui avec les éditions Druides. D’ailleurs, le journaliste n’est pas même pas foutu de donner la bonne adresse URL du site Web qui renvoie à Druide Informatique. Pendant ce temps, rien sur Numériklivres, rien sur Publienet, rien sur ÉLP éditeur, rien sur tous les autres éditeurs numériques qui œuvrent au développement d’une littérature accessible qui, comme la traditionnelle papier, comporte des essais, des erreurs… et des bons coups ! Et quand on aborde le livre numérique dans les médias, c’est presque toujours pour évoquer la difficile conversion de certains éditeurs québécois… À mon avis, à l’exception d’Alire, un éditeur exemplaire à cet égard (prix abordables, sans DRM, etc.), il n’y a pas de quoi jubiler… Les éditeurs numériques comme ÉLP éditeur, bien entendu, mais aussi Numériklivres et Publienet qui, l’un comme l’autre, sont d’une productivité remarquable et fonctionnent sans subvention aucune, doivent croire en ce qu’ils font. Ce qu’ils font, c’est publier des ouvrages de qualité mois après mois, c’est donner la chance à des auteurs de s’exprimer, c’est de permettre aux lecteurs d’accéder à des contenus originaux, diversifiés et abordables. Croire à ce que l’on fait… L’équipe d’ÉLP croit toujours en ce qu’elle fait, et la passion l’anime pour cette troisième saison 2012-2013 au cours de laquelle elle mettra douze titres de qualité à moins de sept dollars entre les mains de son lectorat. Tant pis pour les médias… Nous comptons sur l’appui de nos amis, des réseaux sociaux et, bien entendu, du cercle des blogueurs littéraires, les vrais aficiados de la littérature au 21e siècle.
Cela vous donne une bonne idée de l'enthousiasme de nos débuts. ÉLP a tenu un peu plus longtemps que Numériklivres, démantelé après la mort de son fondateur en 2018, Jean-François Gayrard, et que Publie.net, animé par l'écrivain François Bon. Nous avons tenu… mais là il est temps de passer à autre chose, du moins pour mon camarade Olivier Caro et moi. D'autres initiatives naîtront, je ne suis pas inquiet. La roue tourne, comme on dit. Et les gens plus jeunes finissent toujours par prendre leur place.
Je serai plus libre de mon temps, mais pas nécessairement plus heureux. Sans maison d'édition, même numérique, mes écrits n'auront aucune crédibilité, car je deviendrai un auteur autoédité, un objet de mépris pour de nombreuses personnes, même si elles s'avèrent incapables d'écrire elles-mêmes plus de deux ou trois paragraphes. Mais j'écrirai quand même, car le voyage compte plus que la destination, l'écriture portant en elle ses vertus. Et le mépris des autres, de ceux et celles qui ne font rien de toute façon, juste assis dans un fauteuil à scroller des posts sur les réseaux sociaux, on n'en a rien à foutre.
Je vais regarder devant moi, prendre soin de mon corps afin qu'il libère mon esprit, me permettant de vivre une vie empreinte de créativité.
Daniel Ducharme : 2026-06-26
Image : le logo d'ÉLP éditeur en 2010, réalisé par Nolia Gervais.