Le vendredi

La difficulté d'écrire

Je reviens sur Amélie Nothomb et sur la difficulté d'écrire. Il est vrai que coucher des mots sur le papier (une métaphore dans mon cas puisque je noircis plutôt un écran à l'aide d'un clavier, sur ordinateur ou sur téléphone) exige de l'effort. Pour écrire, il faut se mettre dans un certain état d'esprit. Il s'agit d'une première condition, et on ne peut la satisfaire sur simple volonté de sa part. À la maison, par exemple, je ne peux écrire que le matin, entre six et neuf heures, soit avant le lever de mon épouse. Il m'arrive parfois d'écrire un peu l'après-midi, mais à l'extérieur de la maison, dans un café, et surtout à la bibliothèque de mon quartier.

Bref, il faut parvenir à cet état sans lequel on ne peut pas vraiment écrire des choses consistantes. Une fois ce niveau atteint, l'écriture s'avère possible… mais tout n'est pas si simple non plus. Encore faut-il maîtriser les mots, les ordonner dans une phrase, faire suivre cette phrase par d'autres phrases et ce, dans un ordonnancement logique. En effet, je me rends compte parfois que ce que j'écris ne correspond pas toujours à ce que je voudrais exprimer, comme si ma pensée avait du mal à se traduire en mots. Cet énoncé peut sembler trivial et, pourtant, il s'agit de la plus grande difficulté d'écriture. Certaines personnes n'y arrivent jamais. N'oublions pas que plus de 50% de la population s'avèrent incapable d'écrire, voire de lire un texte en en comprenant le sens. Je sais, l'analphabétisme est un autre problème, dont on parle peu, d'ailleurs, sans doute par honte collective, car il s'agit d'un signe qui ne trompe personne sur le succès de notre système d'éducation. Mais là aussi, je m'égare…

Récapitulons, d'abord il y a la condition de l'environnement qui facilite la disposition à l'écriture. Ensuite, il y a la maîtrise de la langue française, une connaissance minimale de la syntaxe, des règles grammaticales et du vocabulaire. Enfin, il y a cette voix intérieure dont parle Amélie Nothomb dans Psychopompe. Cette voix qu'il faut écouter, avec laquelle il faut s'accorder. C'est elle qui nous dicte l'histoire, ce qu'on va écrire et de quelle façon nous le ferons.

Quand on veut écrire, il faut tenir un bon sujet, même s'il ne s'agit qu'un épisode assez mineur de sa propre vie. En fait, le sujet est bon en vertu de la manière on le traite. En cela, je fais une référence directe au style. Le style, c'est tout. Céline l'a crié sur tous les toits. Et mon ami Michel Lefebvre, ayant plusieurs romans publiés à son actif, le pense aussi. Est-ce que j'ai un style ? Je me le demande. Probablement, car le style vient forcément avec l'écrit. Mais il se peut fort bien que je ne sois pas très original dans mon style… Qu'est-ce que j'en sais ?

En revanche, une chose s'avère certaine — et je l'affirme pour l'avoir expérimenté à deux reprises —, c'est que, quand on commence à écrire une histoire, il faut en connaître la fin. Même Amélie Nothomb, qui travaille avec ni plan ni notes (c'est du moins ce qu'elle prétend, et je n'ai aucune raison de remettre en question ses dires sur ce sujet), le professe ouvertement : pas de début sans fin, même si, entre ses deux points, tous les détours sont possibles. Par exemple, quand j'ai écrit L'été olympique avec Marie-Andrée Mongeau (qu'elle repose en paix), je savais où je m'en allais. Puisque l'intrigue était basée sur un souvenir commun, il s'est avéré assez facile de raconter chaque journée, sachant qu'à la septième tous les personnages rentraient à la maison. Je savais aussi où j'allais avec Le bout de l'île. Alors, pourquoi n'ai-je jamais su terminer le second tome de cette petite saga ? Mystère et boule de gomme.

J'écris chaque jour, sans trop savoir où ça me mènera. Nulle part, probablement. Comme d'autres vont courir chaque jour. Où vont-ils ? Ça n'a pas d'intérêt, au fond. L'écriture porte en elle ses propres vertus, tout comme la course apporte des bienfaits pour le corps et l'esprit. Même chose pour le voyage dont la destination, souvent, n'a aucune importance.


Daniel Ducharme - billet no 14 : 2026-06-05

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