Le vendredi

Johanne

Tu ne te souviens sans doute pas de moi. À mon arrivée à Pointe-aux-Trembles au printemps 1965, j’ai fait mon entrée à l’école Sainte-Élisabeth. Arriver pratiquement à la fin de l’année scolaire n’est jamais facile pour un garçonnet timide comme je l’étais, un garçonnet qui allait côtoyer des jeunes filles pour la première fois de sa vie. Car, en deuxième année, les classes étaient mixtes, chose assez inhabituelle au Québec en ce temps-là. Il y avait d’ailleurs tellement d’enfants dans cette petite école que la directrice, une certaine madame Froment, dont la propre fille était notre maîtresse, avait établi deux chiffres : les classes du matin (de 7 à 13 heures) et les classes de l’après-midi (de 14 à 19 heures). Et chaque mois nous alternions.

Tu étais dans ma classe. Avec tes yeux bleus et ta longue chevelure blonde qui descendait jusqu’au milieu du dos, tu avais tout d’une fée… Dieu que tu étais belle ! Si belle que je suis d’ailleurs tombé immédiatement amoureux de toi. Tu me diras qu’il est sans doute exagéré de parler d’amour à l’âge de huit ans. N’empêche que je ne pouvais pas paraître devant toi sans bégayer. Tu me diras aussi que je bégayais de toute façon… mais disons que mon bégaiement s’accentuait en ta présence !

Peu importe, je ne crois pas que tu te souviennes de moi. Je me tenais au milieu d’autres garçons du quartier, comme Michel St-Georges, Daniel Asselin, Pierre Beaulieu. Ces noms te disent peut-être quelque chose. Après la classe, tu passais par l’arrière de l’école pour remonter la cinquième avenue avec quelques copines et nous ne te suivions de loin. Les garçons t’insultaient, allant même jusqu’à te lancer des petits cailloux. Rien de grave et, surtout, pas de quoi blesser quiconque. Juste pour agacer, quoi. Et tu l’étais, agacée, assurément… parce que tu nous sommais d’arrêter de « faire des niaiseries », mais les garçons s’en foutaient, bien entendu. Et plus tu criais, plus ils rigolaient.

Je me trouvais là, avec eux, au milieu d’eux, ayant un peu honte de leur comportement… pas suffisamment pour m’en désolidariser, toutefois. Tu sais, t’embêter ne faisait certes pas partie de mes plans. Au contraire même, j’aurais voulu m’asseoir à tes côtés, te toucher les cheveux, partager mes rêves et mes soucis. Que peut-on vouloir faire d’autre à huit ans quand on est amoureux d’une petite fille aux longs cheveux couleur de blé ? Parfois, tu mettais une boucle rose ou une barrette aux couleurs vives dans tes cheveux d’or. Avec ta robe printanière et tes souliers plats, tu représentais à mes yeux le comble de l’élégance féminine. Tu étais si gracieuse, si mignonne.

Je crois que je n’ai jamais eu une véritable conversation avec toi. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé… Tu habitais sur la 2e Avenue entre les rues de La Gauchetière et Dorchester (aujourd’hui René-Lévesque). Un petit bungalow typique de la fin des années 1950. Parfois, le samedi, j’allais m’y balader, espérant tomber sur toi « par hasard ». Ça ne s’est jamais produit, il me semble. Et même si c’était arrivé, qu’est-ce que j’aurais bien pu te dire ? Et toi, m’aurais-tu salué ? M’aurais-tu seulement reconnu ? Je ne sais pas, je ne suis sûr de rien, surtout aujourd’hui alors que les années qui me restent à vivre me sont comptées.

Compte tenu que Sainte-Élisabeth – sans doute une ancienne école de rang – ne répondait plus aux besoins du quartier, la commission scolaire a pris l’initiative de construire une nouvelle école primaire : l’école Marguerite-Bourgeoys. Pour faire place à sa construction, ta famille a été expropriée. Je me souviens que ta maison a été relocalisée sur la 3e Avenue, juste en face de la nouvelle école. Ce n’était pas très loin, certes, mais il a bien fallu « déménager » la maison ! Quelques mois plus tard, avec les copains du quartier, on a assisté au spectacle de ces énormes remorques sur lesquelles, à l’aide d’une grue, on avait placé les maisons. Une par une, on les a vues parader sur la rue de La Gauchetière. C’était impressionnant…

En raison de cet événement, on ne t'a plus revue de l'été dans le quartier. Et au début de la troisième année, que j'ai faite aussi à Sainte-Élisabeth, tu ne faisais déjà plus partie de ma vie… Ta famille s’était sans doute installée dans un autre quartier en attendant que la maison puisse être de nouveau fonctionnelle sur la 3e Avenue. Et je suppose que tu as terminé tes études primaires à la nouvelle école alors que moi, dès la quatrième année, j’allais à Saint-Enfant-Jésus, secteur des garçons, bien entendu… car les classes n’étaient pas mixtes à cette école.

Cinq ou six ans plus tard, je t’ai revue. Tu sortais alors avec Yves Jodoin que tu as vraisemblablement connu à la Polyvalente Daniel-Johnson. Yves était mon meilleur ami en ce temps-là. Il faisait partie de la bande que je formais avec Francis Boisjoli, Charles Mondoux, Marc Lewis et quelques autres. Nous avions à peine quatorze ans. Je garde toutefois peu de souvenirs de cette période au cours de laquelle tu n’as jamais pris la peine de t’intéresser à moi, même en tant qu’ami, même en tant que personne humaine. Mais ce n’est pas plus mal puisque tu ne m’intéressais pas non plus. Et je crois que Yves t’a largué au bout d’un mois ou deux, pas plus. Il te trouvait un peu « précieuse », je crois… Sans doute superficielle aussi. Quoi qu’il en soit, je ne t’ai plus jamais revue par la suite.

Tout récemment, j’ai effectué une recherche sur le Web pour savoir ce que tu étais devenue après toutes ces années. Tout ce que j’ai pu trouver, c’est une image de profil sur ton compte Facebook qui datait de 2012. Je t’ai reconnue tout de suite. Les mêmes yeux bleus rieurs, le même sourire, la même chevelure. Et tu es restée très jolie malgré les années. Certes, tu n’aurais pas été mon genre, comme on dit. N’empêche que tu es la première jeune fille qui a éveillé mon attention dans la vie. Juste pour ça, tu mérites amplement d’occuper une place privilégiée dans ma mémoire. Juste pour ça, je ne t’oublierai jamais.

Si j’en crois le sourire qui illumine ton visage sur la photographie, tu as vécu une bonne vie. C’est tout ce qu’on peut espérer en ce monde avant de sauter dans le Grand Néant. Et j’y apporterai un morceau de toi quand je ferai moi-même ce plongeon.


Daniel Ducharme : 2026-07-03

Ce texte inédit s'inscrit dans un recueil de nouvelles intitulé Les jeunes filles.

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