À la chapelle de la Réparation
J'ai pris une marche de la maison jusqu'à la Chapelle de la Réparation, un sanctuaire catholique dirigé par la communauté des Frères Capucins, un ordre franciscain si je ne m'abuse. Cette chapelle, célèbre pour son bosquet dans lequel on a aménagé un chemin de croix, s'inscrit dans le paysage de l'est de Montréal depuis la fin du dix-neuvième siècle. Une institution de cent trente ans, en Europe, ça n'impressionne personne. Mais il en va autrement au Canada où, à l'exception des quartiers centraux des grandes villes et de certains lieux-dits, comme d'anciens postes de traite des fourrures, peu de villes peuvent revendiquer une ancienneté de plus de cent ans.

La Chapelle de la Réparation est un sanctuaire, donc. Dans le cadre de la religion catholique, il désigne un lieu sacré où les pèlerins viennent se recueillir. Relevant du diocèse de Montréal, elle a le statut de paroisse. Mon frère puîné avait l'habitude de venir ici quand il habitait dans la région. Je ne sais pas où il va, maintenant, quand il a besoin de faire le vide en lui. Sans doute qu'un tour à pied le long du fleuve lui suffit.
Je me trouve ici, en ce moment, à l'intérieur de la chapelle, griffonnant mentalement cette note que je retranscrirai plus tard. On dira bien ce qu'on voudra, mais une église, ça en jette… Je ne suis pas particulièrement croyant, mais dès que j'entre dans un bâtiment sacré, je me sens happé par une aura et, aussitôt assis, je ressens un apaisement. Du coup, le monde m'apparaît moins menaçant, moins instable. J'imagine que mon frère ressent un peu la même chose devant le grand fleuve, car l'horizon, que ce soit un cours d'eau ou une plaine, a aussi cet effet de nous plonger dans l'intériorité. Car l'immensité nous fait toujours prendre conscience de notre petitesse. Que sommes-nous, au fond ? Un grain de sable dans l'univers.
Ici, le silence règne. Il y a une vingtaine de personnes, toutes des femmes, toutes des vieilles, presque toutes des noires, visiblement d'origine haïtienne. Je me suis assis, tranquille, les yeux fermés, écoutant le silence à peine troublé par le ronronnement du système de ventilation. L'église est dans la pénombre. Au fond, à gauche, une série de lampions. Chaque fois que j'en vois, j'en allume un en pensant à ma mère. Mais je ne l'ai pas fait aujourd'hui, ce qui ne m'empêche pas de penser à ma mère, à mon père et à tous les disparus dont j'ai croisé le chemin au cours de ma vie. Dans un lieu sacré, je pense aux morts, ne me demandez pas pourquoi. L'Église est vivante, clame-t-on. Alors, pourquoi ai-je l'impression que, assis sur ce banc en bois, je contemple ce que j'ai perdu, ce que nous avons collectivement perdu ?
Je m'agenouille, cherchant à approfondir ma méditation — qui n'en est pas une puisque j'inscris ces mots sur le papier de ma cervelle au lieu de faire le vide en moi. Vous savez méditer, vous ? Vous arrivez vraiment à ne penser à rien ? Si je récite le Pater et l'Ave Maria dans un certain ordre, je peux m'en rapprocher, mais le résultat s'avère toujours le même : je m'endors… Or, la prière ou la méditation (n'est-ce pas la même chose, au fond ?) ne devrait pas constituer un moyen pour s'endormir plus facilement, n'est-ce pas ?
Oublions la méditation, revenons à la prière, ce mantra permettant de communiquer avec le divin. Là, sur ce banc de bois, je prie, donc. Je prie pour les morts, je prie pour ma mère, je prie pour mon père, je prie pour mon fils, je prie pour que Dieu — même si je doute de Son existence — m'aide à vivre les années qui restent dans la sérénité, la paix, la quiétude. Je ne prie pas pour le sort du monde parce que même Dieu — s'Il existe — n'y arriverait pas… Et je crois même qu'Il s'en est détourné… Alors, ici, sur ce banc de bois, je ne Lui demande qu'une seule chose : un peu de commisération pour les enfants à venir.
Daniel Ducharme - billet no 11 : 2026-05-15
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